TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur www.vih.org

n°31 - décembre 94


Tanzanie

Etude de la transmission du VIH par les seringues et les aiguilles

Sophie Chamaret
Unité d'oncologie virale Institut Pasteur (Paris)






Estimating the number of HIV transmissions through reused syringes and needles in the Mbeya region, Tanzania
Hoelscher M., Riedner G., Hemed Y., Wagner H.U., Korte R., von Sonnenburg F.
AIDS, 1994, 8, 1609-1615

La région de Mbeya, en Tanzanie, a été le cadre d'une estimation du nombre de contaminations effectuées par le biais d'aiguilles et de seringues.

A l'inverse des pays industrialisés, l'importance relative de l'utilisation de matérioel à injection dans l'épidémiologie du VIH en Afrique est encore sujette à discussion. Les injections sont en effet restées le mode favori de traitement médical —en Tanzanie comme dans la plupart des autres pays africains— et un effort important est réalisé pour utiliser des seringues et des aiguilles jetables.

Le risque de contamination par transfusion sanguine a été bien étudié; sa contribution a été évaluée à 10 % de l'ensemble des cas d'infection par le VIH en Afrique, mais le risque lié à la réutilisation de seringues n'a jamais été documenté. Des études épidémiologiques ont cependant estimé qu'entre 10 et 39 % des enfants avaient été contaminés par injection, mais ces études ne permettaient pas de savoir si l'enfant n'était pas déjà infecté avant l'injection.

Le travail des auteurs a pour but d'évaluer la sécurité des injections pour le VIH dans la région de Mbeya en Tanzanie. Un programme de contrôle du sida a été mis en place depuis 1988 dans cette région de 1,8 millions d'habitants, comprenant 10 hôpitaux, 19 centres de soins et 290 dispensaires. Pour ce faire, les auteurs ont étudié le cheminement des seringues avec aiguilles, d'un patient à la stérilisation, puis vers le patient suivant. Pendant les deux mois de l'évaluation, 9 des 10 hôpitaux, 15 des 19 centres de soins et 15 des 290 dispensaires ont été visités, sans annonce préalable, afin d'étudier les problèmes d'approvisionnement, les différents procédés de stérilisation et les motivations et connaissances du personnel soignant. Il était en effet intéressant de savoir si le matériel pour injection avait subi un examen microbiologique parce qu'il était réutilisé sans avoir été stérilisé, et si il existait des groupes de personnel soignant qui employaient les mêmes pratiques dans différents endroits de la région.

Dans ce contexte , l'identification directe du VIH dans les seringues et les aiguilles était techniquement difficile à réaliser et coûtait très cher. Les marqueurs choisis ont donc été la croissance de bactéries, comme marqueur d'une stérilisation insuffisante, et la présence de sang résiduel du patient. Si les bactéries étaient inactivées, le VIH, moins résistant à la chaleur, l'était en effet forcément aussi. Un volume de 0,0015 microlitre de sang infecté a été retenu comme le minimum nécessaire pour pouvoir transmettre le virus.

Cinq des 10 hôpitaux, 2 des 19 centres de soins et 2 des 290 dispensaires ont été choisis au hasard. Chaque centre fut visité de 2 à 5 jours pour observer le travail de routine, le personnel n'étant pas au courant de l'objet de la visite. Trois ou 4 semaines plus tard, sans avertissement préalable, les mêmes centres étaient visités une seconde fois. Toutes les seringues et aiguilles prétendument stérilisées et préparées pour de nouveaux patients ont été collectées stérilement et apportées au laboratoire de Mbeya.

Les seringues et les aiguilles ont été étudiées séparement. La présence de bactéries était recherchée, après une préparation adéquate, par incubation à 37°C pendant 72 heures. Des dilutions ont permis d'obtenir l'équivalent de 0,0015 microlitre, et une réaction colorée permettait de différencier des quantités de sang de 0,0015 à 0,09 microlitres.

Au total, 972 seringues et aiguilles ont été collectées, mais, pour différentes raisons, seuls 615 échantillons, soit 325 seringues et 290 aiguilles, ont été complètement analysés.

Les résultats ont été exprimés en tenant compte de la stérilité et de la présence ou non de sang, quantité comprise entre 0,0015 et 0,09 microlitre ou inférieure à 0,0015 microlitre. Aucun échantillon ne contenait plus de 0,09 microlitre.

Matériel stérile et pas de sang: 72,3 % des seringues et 73,4 % des aiguilles.

Matériel non stérile, mais pas de sang: 17,5 % vs 14,1 %;

matériel stérile et présence de sang: 9,2 % vs 1,7 %;

matériel non stérile et présence de sang: 0,9 % vs 1,7 %.

La probabilité d'utiliser du matériel, seringue et/ou aiguille contenant du sang en quantité suffisante pour transmettre le VIH et non stérile peut être évaluée sur la base de ces paramètres à 2,48 %. il est donc raisonnable de penser qu'au moins 97,5 % des injections sont sans danger.

Au total, 2,11 millions de piqûres, comprenant les injections de divers médicaments, les prises de sang et les vaccinations, sont pratiquées chaque année dans la région de Mbeya. Il y aurait donc 52 750 injections qui ne seraient pas sans risque. Cependant, les risques ne sont pas les mêmes selon les manipulations effectuées. Compte tenu de la pré&valenbce de l'infection VIH dans la région, de la proportion d'enfants de moins de 5 ans séropositifs dans les programmes de vaccination (5 %), les auteurs estiment, en applikquabnt la probabilité d'utiliser un matériel d'injection comportant un risque (2,5 %) et le risque de transmission du VIH après utilisation d'une seringue contenant du sang infecté (0,04 %), que 26 cas maximum peuvent être attribués chaque année à ce mode de transmission. Ces 26 cas représentent environ 0,4 % des nouveaux cas annuels, puisque 3000 à 6000 adultes et 1500 à 2500 nouveaux-nés sont infectés chaque année dans la région de Mbeya.

Ces estimations reposent sur l'observation qu'il n'y a plus de réutilisation de matériel d'injection sans stérilisation, alors qu'en 1988, avant la mise en place du programme de prévention, plus de 20 injections par jour étaient réalisées avec 5 seringues ou moins, le matériel n'étant pas stérilisé, et ce dans la plupart des centres.

Le problème du matériel pour injection est éviddemmmenbt lié pour l'essentiel à l'aspect financier. En Tanzanie, il faudrait pouvoir disposer de 2,5 millions de seringues et aiguilles jetables, qui coûtent 140 000 dollars américains. Or, 50 000 seringues et aiguilles réutilisables après environ 50 stérilisations reviennent à 14 000 dollars. Les auteurs recommandent donc l'utilisation de matériel pouvant être stérilisé plutôt que du matériel à usage unique, l'argent économisé pouvant servir à améliorer les techniques et les contrôles de stérilisation.

Cependant, il ne faut pas oublier que le principal mode de contamination en Afrique est la transmission hétérosexuelle et que les femmes, donc les enfants, sont de plus en plus touchées. Une politique d'information et de prévention, qui demande également des moyens financiers importants, est plus que jamais nécessaire. La communauté internationale doit être consciente que la meilleure façon de combattre le sida est d'abord de l'éviter. - Sophie Chamaret